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Kkona on Marchaisse (2009)

Review: 

Marchaisse, Thierry. Comment Marcel devient Proust. Enquête sur l’énigme de la créativité.  Paris: EPEL, 2009. Pp. 137. ISBN: 978-2-35427-008-7

Christina Kkona, Hellenic American University

Le 6 février 1914, Proust adresse une lettre à Jacques Rivière, dans laquelle il qualifie le livre qu’il est en train d’écrire d’“ouvrage dogmatique” et de “construction.” Réinterprétant cette fameuse lettre, Thierry Marchaisse oppose aux récits idéologiques, que Proust rejette fermement, les récits dogmatiques. Alors que la construction des premiers se dérobe sous les fins de leur auteur, celle des seconds s’avère la condition même de leur accomplissement. Il n’en demeure pas moins que cet aspect dogmatique de l’œuvre ne s’expose pas, mais se laisse induire de manière allusive et fragmentaire. Quand bien même on dévoile le contenu caché de l’œuvre, il est impossible au lecteur de saisir comment se produit et opère l’“implicitation,” processus par définition intentionnel et que Marchaisse se propose ici de “désimpliciter.” Philosophe oscillant entre conviction et doute, l’auteur de cet ouvrage suit une argumentation rigoureuse afin de dégager les lois de la créativité, à travers le cas de celui qui a fait de sa propre expérience du doute un “manuel” à l’usage de créateurs également ravagés par le doute. Empruntant ses instruments théoriques surtout à la philosophie du langage, de Ludwig Wittgenstein à J. L. Austin, l’auteur nous propose une lecture de la Recherche qui se veut en même temps analyse du programme artistique qui la régit, telle qu’il apparaît dans l’œuvre et la correspondance de son auteur.

À en croire Marchaisse, la Recherche est construite comme un “canard-lapin discursif,” qui peut être lu sur deux niveaux ou deux aspects différents: la “structure de surface” ou “aspect zététique,” et la “structure profonde” ou “aspect dogmatique.” Le premier niveau maintient ouverte la distinction auteur/narrateur et s’ordonne autour de l’expérience du narrateur; le second identifie le narrateur à l’auteur, ce qui nous permet de reconnaître, ne serait-ce qu’implicitement, les intentions de Proust lui-même.

Pour appuyer son hypothèse, Marchaisse s’arrête sur certains passages de l’œuvre, où la voix de l’auteur semble prendre le dessus sur celle du narrateur. Or, quand le narrateur du Temps retrouvé parle des “besoins de (s)a démonstration,” il révèle, de manière exacte et concrète, l’intention de l’auteur de se livrer à la démonstration d’une certaine vérité, à savoir l’idée que “le temps est la mesure de tout homme.” Cette vérité, qu’exprime la toute dernière phrase de La Recherche, tient toute son ampleur de sa position spatio-temporelle dans l’économie du roman.

De manière consciemment hasardeuse, pour ne pas dire périlleuse, la vie créatrice de Proust se trouve identifiée à l’édifice théorique qu’il élabore dans son œuvre. Attribuée à l’auteur, la “vocation invisible” dont parle le narrateur, s’avère une vocation de nature performative: l’énoncé/récit effectue ce qu’il dit. Cette interprétation permet à Marchaisse de proposer, à l’exemple de Genette, une nouvelle “réduction maximale” du roman: Marcel devient Proust. Cet énoncé de base, qui nous renvoie au titre de son essai, est censé rendre la transformation performative du narrateur en auteur.

Date charnière dans l’aventure créatrice de Proust, septembre 1909 sépare le premier Proust du second. Cette rupture déterminante ne pourrait résulter de la découverte de la mémoire involontaire, comme le supposait George Painter, son premier biographe. Bien plus, ce qui sépare le jeune Marcel—et donc le narrateur—de l’œuvre de son auteur, la structure superficielle du roman de sa structure profonde, le temps de la paresse de celui du travail, c’est bien la conception structurale du roman comme un anneau de Möbius. Cette idée débarrasse le premier Proust de l’idéalisme hérité d’Alphonse Darlu, qui submerge la structure superficielle de son roman pour l’amener vers la formation de son propre idéalisme. Quoique jamais explicitement formulé dans son roman, l’idéalisme proustien pourrait se résumer en la phrase: “une seule Idée peut ‘sauver’ toute vie créative,” la sauver entièrement de sa stérilité et de ses ratages. Voilà ce qui différencie également la Recherche des ouvrages précédents de Proust, malgré l’apparente cohérence de l’œuvre du romancier. Ces ouvrages sont dépourvus justement de ce “ruban de Marcel,” qui permet à l’auteur d’aligner son programme artistique sur la solidité de son édifice philosophique. 

Cohérente et circonspecte, l’analyse de Marchaisse partage les qualités d’un petit traité de philosophie analytique. C’est bien son choix épistémologique qui le sépare, d’une certaine manière, des développements les plus récents des études proustiennes et, plus généralement littéraires, qui s’inscrivent plus volontairement dans la lignée de la soi-disant pensée “continentale.” Sans être forcément persuasif, ce petit traité a le mérite de renouveler notre regard sur des questions qu’on a cru soit résolues, soit longtemps négligées. 

Volume: 
42.3-4
Year:


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