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Guibal on Corredor, ed. (2016)

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Review: 

Corredor, Marie-Rose, editor. Stendhal “romantique”? Stendhal et les romantismes européens. ELLUG, 2016, pp. 346, ISBN 978-2-8431-0321-6

Antoine Guibal, Hampden-Sydney College

Bien que Stendhal ait avoué être un “romantique furieux” et s’être “jeté à corps perdu dans la querelle des romantiques,” son rapport au romantisme reste aujourd’hui complexe et empreint de nuances. Encore faudrait-il préciser de quel romantisme il s’agit. Sur ce point particulier, saluons l’apport de l’ouvrage collectif dirigé par Marie-Rose Corredor. Celui-ci avance en effet l’idée selon laquelle Stendhal n’est pas le représentant d’un romantisme français, homogène et indépendant, mais que sa conception du romantisme se réclame des romantismes européens, qui s’exportent par-delà les frontières et s’influencent les uns les autres. Car au-delà de ses caractéristiques théoriques et esthétiques, le romantisme (cette idée, que Stendhal entre tous avait parfaitement assimilée, parcourt l’ouvrage de part en part) est avant tout un mouvement “national,” qui participe du vent de régénération apporté par la Révolution de 1789. Pourtant, on ne saurait faire la lumière sur le romantisme de Stendhal sans mettre au premier plan le contexte purement géographique et géopolitique de ce mouvement qui toucha la littérature, la musique ou encore la peinture. En interrogeant “la triade Stendhal-romantisme-Europe,” écrit Corredor dans son introduction, “[l]’objet de cette réflexion collective est donc de situer Stendhal dans la constitution d’un espace intellectuel et artistique européen” (8). Riche de par les thèmes qu’elle aborde et la dense bibliographie qu’elle fait apparaître en filigrane, la présentation de Corredor met judicieusement en lumière les grands enjeux de l’ouvrage.

Après quelques remarques de Francesco Spandri sur la “dérousseauisation” de Stendhal, le périple européen à travers lequel nous conduisent les dix-huit contributeurs de ce volume débute avec “notre père” Walter Scott (rappelons que Stendhal voyait également en Samuel Johnson le “père du romanticisme”). Xavier Bourdenet revient sur la place stratégique de l’auteur de Waverley dans le militantisme romantique de Stendhal, car Scott, en plaçant l’histoire au centre de ses romans, a renouvelé l’approche du genre et fourni à Stendhal un exemple de révolution littéraire applicable, par extension, au théâtre. Yves Ansel, dans le second article de cette première partie intitulée “Romantisme, romantisme(s),” revient quant à lui sur les diverses étapes de la vie de Beyle qui ont forgé puis défait son romantisme. Il conclut que “Stendhal se retrouve […] écrivain antiromantique, devenu ‘classique’ sans jamais avoir été ‘romantique’…” (78).

Une deuxième section de cette première partie est consacrée aux influences à la fois italienne et britannique du romantisme stendhalien. François Vanoosthuyse met quelques bémols à l’admiration inconditionnelle pour l’Italie que l’on prête d’habitude à Stendhal, afin de faire ressortir ce qui participe chez celui-ci d’une véritable idéologie “bonapartiste.” Paradoxalement, la fameuse clarté française vantée par Stendhal dans certains textes est aussi par lui décriée, ce que montre l’article de Matteo Palumbo, lequel explique tout l’intérêt de l’auteur pour la force expressive des dialectes de la poésie italienne. Dans les deux articles suivants (le premier d’entre eux est en anglais), Georges M. Rosa et Christopher W. Thompson reviennent, d’une part, sur le romantisme anglais, par le biais du culte dont Lord Byron fait l’objet, et d’autre part, sur l’intérêt que Stendhal portait aux figures intellectuelles et littéraires¾William Hazlitt, Leigh Hunt, Adam Smith, Lord Byron, Percy Bysshe Shelley¾ayant fustigé le fameux “cant victorien montant” (156).

La troisième section, consacrée aux beaux-arts, fait la part belle à l’Italie. Elle s’ouvre sur une étude de Paolo Tortonese, qui met au jour une erreur d’interprétation commise par Stendhal, sur une phrase de Raphaël concernant sa méthode de représentation. Michel Guérin, dans son étude comparative de Stendhal, Eugène Delacroix et Charles Baudelaire, se place en quelque sorte en aval du premier afin de voir ce qui, dans sa théorie romantique sur les arts, a survécu au passage du temps et a pu être repris après lui, en particulier par Baudelaire. Béatrice Didier, dont l’article clôt cette partie, décrypte le romantisme musical de Stendhal à travers les figures de Giacomo Rossini et Wolfgang Amadeus Mozart, et montre qu’à la suite de Denis Diderot et de Madame de Staël une réévaluation de la hiérarchie s’opère au bénéfice de la musique, alors placée au sommet des arts. Car comme Corredor le rappelle en introduction, “le romantisme aura largement contribué au retour en force de la musique dans l’échelle des valeurs” (17).

La seconde partie, “De la ‘nation’ à l’Europe,” s’ouvre sur ce qui constitue peut-être la pièce majeure de ce volume, à savoir l’article de Michel Crouzet intitulé “Stendhal et l’idée de nation” (préalablement publié dans la revue HB en 2015). Cette étude est centrale, car elle montre à quel point la question de la nation, dans son rapport conflictuel avec la modernité, est au cœur de la pensée de Stendhal, en particulier dans l’élaboration de ses théories romantiques. De ce fait, l’analyse de Crouzet trouve de nombreux échos dans les autres contributions de ce volume. Laure Lévêque et Sara Mori poursuivent la réflexion sur les nations en mettant en évidence la façon dont circulent les idées dans l’Europe romantique. En témoignent, d’une part, l’influence de Johann Wolfgang von Goethe, comme le montre Susanne Mildner, et d’autre part, l’influence de Stendhal sur l’écrivain hongrois József Eötvös, soulignée dans l’article d’Aniko Adam. Enfin, deux annexes viennent clore cette riche série d’articles: la première analyse l’impact de la Révolution française sur la littérature polonaise, tandis que la seconde présente deux lettres inédites d’éminents citoyens de Venise, trahissant l’influence vénitienne à certains endroits de l’œuvre de Stendhal.

Dans l’ensemble, cet ouvrage collectif constitue une contribution essentielle aux études stendhaliennes. L’étendue du sujet traité ne rend que plus surprenant le fait que jusqu’ici aucune étude n’avait entrepris de rendre compte exhaustivement de l’aspect proprement national et européen du romantisme de Stendhal. C’est désormais chose faite.

Volume: 
46.1–2
Year:


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