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De Waele on Giraud (2016)

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Review: 

Giraud, Frédérique. Émile Zola, le déclassement et la lutte des places: Les Rougon-Macquart, condensation littéraire d’un désir d’ascension sociale. Honoré Champion, 2016, pp. 502, ISBN 978-2-7453-3172-4

Kathryn F. De Waele, University of California, Berkeley

Dans son ouvrage très soigneusement recherché et rédigé, Frédérique Giraud tâche de “rendre raison des pratiques de création littéraire” d’Émile Zola. Dès l’introduction de son livre, Giraud se justifie d’avoir mené une étude sociologique sur un “fait littéraire.” Malgré la profusion de textes critiques qui traitent la biographie et les œuvres du romancier dans une perspective littéraire, psychologique, historique, sociocritique et linguistique, l’auteur affirme qu’il existe néanmoins une lacune importante dans les études sur le romancier naturaliste: celle d’un examen sociologique de la production littéraire d’Émile Zola. Afin de combler cette lacune, Giraud définit son projet dans les termes suivants:

Notre objectif est de rompre avec la vision essentialisante de la création et des pratiques littéraires pour rendre raison de la fabrication sociale d’une œuvre littéraire par un individu singulier, c’est-à-dire comprendre les processus sociaux qui ont fait naître chez Émile Zola le besoin socialement constitué de devenir écrivain et de prendre la plume pour raconter notamment l’histoire des Rougon-Macquart. (14) 

Dans la première partie de l’ouvrage, il est question de proposer une explication globale des “conditions théoriques et méthodologiques de réalisation d’une étude sociologique approfondie d’un écrivain [Zola].” Giraud démontre plus précisément pourquoi (et comment) la sociologie peut en effet s’appliquer à l’étude d’un écrivain et ses œuvres. On peut comprendre l’étude de Giraud comme une réponse au modèle théorique que propose Pierre Bourdieu dans son grand ouvrage Les Règles de l’art qui, selon Giraud, “réduit les auteurs à leur être comme ‘membres du champ littéraire’” et néglige les “déclencheurs du besoin d’écrire […] extra-littéraires” (34). Giraud se concentre justement sur ces “facteurs extra-littéraires” qui ont poussé Émile Zola à se lancer dans une carrière littéraire. Giraud insiste sur la nécessité de “faire bouger la focale [de l’étude sociologique sur un écrivain] et replacer au centre de l’analyse la gestation, la genèse et les modes d’apparition pluriels des pratiques littéraires d’un auteur” (34).

Si le début de la première partie du texte de Giraud se donne pour objectif d’établir les bases théoriques et méthodologiques du travail, la seconde moitié se tourne vers une explication de la notion de biographie sociologique, et explique comment ce genre de biographie se distingue des biographies d’auteurs plus traditionnelles: “La réalisation d’une biographie sociologique repose sur une démarche interprétative, qui consiste en la description fine des propriétés portées par un individu […] [N]ous voulons reconstruire la manière et l’ordre dans lesquels un certain nombre d’expériences répétées se sont sédimentées en l’individu … et leurs effets sur la production littéraire” (57).

Bien qu’elle commence à traiter le cas singulier de Zola dans la première partie de son ouvrage, Giraud n’entre dans le vif du sujet que dans la seconde partie. C’est dans cette partie du texte que Giraud présente les faits biographiques qui, d’après ses recherches soignées, ont marqué la carrière en tant qu’écrivain de Zola: la mort prématurée de son père et le déclassement social qui en résulte, et l’échec scolaire du romancier, qui a notamment raté son baccalauréat. Le décès de son père, François Zola, est un moment décisif dans la vie du jeune Zola, alors âgé de sept ans. En particulier, François Zola, un ingénieur réputé, obtint l’adoption de son projet de canal municipal à Aix-en-Provence. Malgré un début de projet prometteur, il mourut d’une pneumonie deux mois plus tard et laissa sa femme et son fils dans une situation financière très précaire. Cette dernière représente selon Giraud “une rupture biographique collective qui modifie la pente de la trajectoire de la famille. Stoppant l’ascension en marche, il oblige la veuve et l’orphelin à une reconfiguration de leurs espérances sociales” (106). Bien que le décès du père de Zola rende la vie de sa famille très difficile d’un point de vue financier et social, la mère ne cesse pas d’héroïser son mari vis-à-vis de son fils (“c’est dans cette religion que j’ai été élevé,” explique Zola), et Giraud suggère que c’est en partie cette héroïsation du père qui amène le jeune Zola à rêver d’une grande carrière littéraire. L’échec scolaire “renforce les conséquences sociales et existentielles (apprentissage de la nécessité de la lutte, du combat pour la justice) du décès de François Zola…” et rend le romancier méfiant à l’égard des institutions académiques (surtout l’Académie française) (136).

Dans la troisième partie du texte, Giraud analyse le “double investissement de la sphère littéraire” de Zola (211). Elle propose que l’intérêt de l’écrivain pour la carrière littéraire est bipartite: il est à la recherche d’une gloire à la fois pécuniaire et symbolique (non-financière). Dans un premier temps, Zola fait de son écriture un gagne-pain; il se lance dans le journalisme en France et à l’étranger (avant de commencer à écrire son cycle de romans) pour avoir les moyens de vivre à Paris et plus tard à Médan. Dans un deuxième temps, cependant, Giraud regarde la création littéraire de Zola comme une sorte d’outil d’autopromotion qui vise à légitimer sa participation dans le monde littéraire et à rétablir sa position sociale.

La quatrième et ultime partie de l’ouvrage de Giraud a pour objectif d’analyser la série des Rougon-Macquart comme “outil pour penser et lutter contre le sentiment de déclassement social.” En s’appuyant sur les faits biographiques présentés dans les trois premières parties, Giraud se tourne vers les textes mêmes des romans de la série pour montrer qu’on peut concevoir sa création comme une manière pour le romancier de comprendre le monde dans lequel il vit et écrit. Selon Giraud, “l’écriture est appréhendée comme une production autobiographique permettant à l’écrivain de penser/panser sa place dans l’espace social. La mise en intrigues de soi par l’écriture permet à Zola d’objectiver son identité et de travailler par-là à la performer socialement” (462). 

Le livre de Frédérique Giraud représente un travail important qui offre à ses lecteurs une perspective sociologique sur la création littéraire d’Émile Zola et peut être utile non seulement aux sociologues, mais aussi aux lecteurs d’autres disciplines qui cherchent à mieux comprendre comment la sociologie peut s’appliquer à la critique littéraire.    

Volume: 
47.1–2
Year:


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