Vatan on Cabanès (2017)

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Review: 

Cabanès, Jean-Louis. La Fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle, PU de Bordeaux, coll. “Sémaphore,” 2017, pp. 299, ISBN 979-1030001167

Florence Vatan, University of Wisconsin-Madison

En écho à la remarque de Hippolyte Taine selon laquelle les grandes œuvres créent “un monde avec un jugement sur le monde” (8), Jean-Louis Cabanès se propose d’explorer la manière dont les œuvres littéraires contribuent à la fabrication des valeurs dans les domaines esthétique, cognitif et éthique à travers un dialogue critique avec les savoirs et idéologies de leur époque. Le premier volet de cet essai en quatre parties, “Valeur esthétique et réécriture,” s’interroge—à travers la question du poncif dans la littérature ferroviaire—sur ce qui définit la valeur d’un texte littéraire. Alors que les textes “nuls” (illustrés par la poésie ferroviaire de Maxime Du Camp, Louis Fèvre-Desprez et François Coppée) ne sont que de simples caisses de résonance d’idéologies en vogue (le libéralisme, l’idée de progrès ou le scientisme) au service d’une esthétique et d’une rhétorique convenues teintées d’accents didactiques et moralisateurs, le poncif, chez les écrivains novateurs, sert de tremplin à l’imagination créatrice et à l’innovation formelle. Ainsi, le train, dans La Bête humaine, est rattaché à l’univers archaïque des pulsions en tant que figure inédite de l’involontaire et du clivage du moi tandis que la thématique ferroviaire donne lieu à de nouveaux rythmes et images dans la poésie de Walt Whitman et de Paul Verlaine. Une même tendance à l’innovation se fait jour dans l’usage que fait Émile Zola, dans Germinal, de ses notes documentaires tirées de l’ouvrage Le Socialisme contemporain (Émile de Laveleye) ou, dans L’Assommoir, du livre De l’alcoolisme (Valentin Magnan). Ces lectures informent l’intrigue, l’élaboration des personnages ainsi que les métaphores matricielles et le rythme des romans.

La seconde partie, axée sur les “valeurs du vivant,” examine le rôle central de la pensée du vivant au tournant du siècle chez Henri Bergson, Jean-Marie Guyau, Gabriel Tarde, Jean Izoulet, Zola, René Ghil, Charles Péguy et André Gide. Les thèmes de l’énergie vitale, de l’érotisme, de la fécondité et de la joie font contrepoids aux mythologies de la décadence et de la dégénérescence en célébrant l’épanouissement individuel, l’altruisme et la solidarité sociale. 

Dans une troisième partie consacrée aux valeurs éthiques, Cabanès explore le devenir des valeurs chrétiennes de la charité et de la simplicité au XIXe siècle en mettant à nu—dans les récits de Honoré de Balzac, de Charles Dickens et de Zola—les équivoques de la bienfaisance et du don. Outre la dénonciation de la fausse philanthropie, les romans de la bienfaisance articulent les tensions entre la générosité calculée de l’idéal philanthropique hérité des Lumières et les valeurs chrétiennes de la charité et du pardon. Dans La Joie de vivre, le don s’oppose à la cupidité petite-bourgeoise tout en restant teinté d’ambiguïté dans la mesure où il fait du destinataire un obligé et l’enferme dans une dette morale.

Des ambiguïtés et des équivoques se font jour également dans les récits consacrés aux figures de la simplicité. Équivoques liées au genre puisque les figures masculines de la simplicité (Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer) bénéficient d’une aura épique dont les figures féminines (Jeanne dans le roman éponyme de Sand, Minette dans La Vie d’une comédienne de Théodore de Banville ou Félicité dans Un Cœur simple) sont privées, celles-ci étant associées à l’ignorance, la crédulité, l’aveuglement, voire la bêtise. Équivoques également dans les modes d’énonciation mêlant, dans le cas de Gustave Flaubert, le lyrisme, le sublime, la mélancolie et l’ironie. Dans un souci d’adopter une posture énonciative en accord avec l’éloge de la simplicité, Jules Renard opte, dans Ragotte, pour une écriture blanche visant à l’effacement de l’instance narrative afin de créer un effet de présence.

La dernière partie—consacrée principalement à la pensée du corps chez Zola, corps envisagé sous les espèces de la peau, de la chair, du cadavre et de la viande—examine ce que Cabanès appelle les “valeurs pensives,” à savoir la manière dont la littérature offre matière à réflexion, moins sur le mode de réponses toutes faites que sur celui d’interrogations sans cesse renouvelées. Le corps y est envisagé comme théâtre des passions, portant l’empreinte et la mémoire du désir et des pulsions. Il est aussi ce qui rapproche l’homme de l’animal dans l’expérience partagée de la souffrance ou ce qui, au contraire, confronte l’homme civilisé à son inhumanité.

Cet ouvrage très riche offre un parcours tout en nuances à travers un vaste éventail de textes littéraires que Cabanès fait dialoguer avec des ouvrages scientifiques et philosophiques participant d’un même cadre épistémique. Si certains auteurs ne sont évoqués que rapidement, d’autres—comme Zola—font l’objet d’analyses approfondies. On retiendra notamment les belles pages sur le delirium tremens de Coupeau et sur les pantomimes burlesques à la fois risibles et terrifiantes de Gervaise dans L’Assommoir, les analyses subtiles des équivoques du don et du pardon dans La Joie de vivre ou encore l’étude des chevaux dans les romans zoliens. La mise en regard des figures masculines et féminines de la simplicité se révèle particulièrement éclairante.

Si la réflexion de Cabanès se déploie à l’horizon d’autres travaux sur la pensée du roman et sur la connaissance littéraire (Jacques Bouveresse, Gilles Deleuze, Pierre Macherey, Martha Nussbaum, Thomas Pavel, Michel Serres), elle se distingue par l’attention portée aux ressources spécifiques de la fiction et à la part d’inventivité et de créativité que celle-ci met en œuvre. Cabanès suggère par ailleurs que la littérature est seule en mesure d’approcher et de rendre sensible des zones de la psyché et du désir qui résistent à la conceptualisation. Nourrie de savoirs de l’époque, elle en fait—dans ses manifestations les plus fécondes—un usage idiosyncratique capable de donner à penser. Cette “pensivité” de la littérature—notion que Cabanès emprunte à Hugo tout en la dépouillant de son emphase épique—est un art d’interroger le monde ainsi que les valeurs à travers lesquelles nous l’appréhendons.

Volume: 
48.3–4
Year: