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Wicky on Pouzet-Duzer (2013)

Review: 

Pouzet-Duzer, Virginie. L’impressionnisme littéraire. Culture et société. Saint-Denis: Presses universitaires de Vincennes, 2013. Pp. 350. ISBN: 978-2-84292-365-5

Érika Wicky, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Dans ce premier livre tiré de sa thèse de doctorat, Virginie Pouzet-Duzer propose une réflexion riche et documentée sur la notion d’“impressionnisme littéraire.” Superbement illustré par une trentaine de reproductions en couleur, cet ouvrage interroge la pertinence et les contours d’une catégorie apparue dès la fin des années 1870 sous la plume de Ferdinand Brunetière, mais ayant connu une postérité fort maigre au regard de l’opulente reconnaissance dont bénéficie l’impressionnisme pictural. Pourtant, l’impressionnisme qui s’est épanoui dans la critique d’art a une origine bien littéraire: il s’agit du titre Impression donné par Monet à son tableau lors de l’exposition inaugurale de 1874. C’est cette proximité entre peintres et auteurs dont témoigne l’histoire du mouvement artistique que Virginie Pouzet-Duzer analyse ici.

Parce qu’il se définit par son caractère flou, l’impressionnisme littéraire n’offre pas de prise sure, difficulté à laquelle l’auteure répond en consacrant son attention à une grande diversité d’objets. La première des deux parties dont l’ouvrage est composé est dédiée à la rencontre entre les protagonistes de l’impressionnisme, peintres et auteurs. Cette rencontre s’ancre dans un climat socioculturel complexe qui est malheureusement éludé à la faveur de l’évocation sommaire d’un zeitgeist. En revanche, l’approche choisie ne manque pas d’originalité, elle est fondée sur le croisement d’analyses de textes de critiques d’art ayant soutenu les peintres impressionnistes et de commentaires de tableaux impressionnistes, portraits d’écrivains souvent offerts aux critiques en gage de reconnaissance. Enrichies de références relevant de l’histoire culturelle, ces analyses offrent une perspective singulière sur la nature des points communs entre les artistes et sur leurs modes de sociabilité. On mesure ainsi quels enjeux étaient alors associés au fait de s’intituler ou d’être désigné impressionniste. Observer ce qualificatif à l’époque de son émergence permet de remettre d’emblée en question les contours de cette catégorie tels qu’ils sont fixés à l’heure actuelle. Ainsi, alors qu’aujourd’hui Manet, considéré comme un précurseur, est à présent exclu d’un impressionnisme recentré sur ses expositions; alors que Degas qui refusait cette appellation est aussi mis à l’écart de cette catégorie en raison de sa désaffection pour le plein air, on découvre que ces deux peintres ont été les premiers à être considérés comme impressionnistes. C’est donc par eux, c’est à dire par les marges de l’impressionnisme, que l’auteure débute son essai.

Après un bref rappel de la tradition du portrait d’écrivain, l’analyse dévoile les variantes iconographiques propres aux impressionnistes à travers les portraits de Baudelaire, d’Astruc, de Zola et de Mallarmé par Manet puis à ceux de Duranty par Degas. À l’autre extrémité du livre, des commentaires dédiés aux portraits de lectrices et aux représentations de livres semblent faire pendant aux considérations sur les portraits d’écrivains. La seconde partie du livre est en revanche le lieu d’une tentative de définition du style impressionniste. Déjà éprouvée dans les ekphraseis adroites de l’auteure, les difficultés rencontrées par la critique pour décrire la peinture impressionniste ne sont pas centrales. Le propos porte plutôt sur la façon dont la peinture nourrit la recherche littéraire et dont les auteurs cherchent à assouvir leur idéal d’une équivalence linguistique ou, du moins, d’une traduction entre littérature et peinture. L’effort de singularisation du style littéraire impressionniste passe ici par l’étude de ses liens avec l’observation et les théories de la perception, de son rapport fondamental à l’émotion qui le rapproche du monologue intérieur, mais aussi par sa distinction avec l’écriture artiste chère aux Goncourt.

Malgré la précision des analyses, cet ouvrage ne débouche pas sur une définition de l’impressionnisme littéraire, mais au contraire sur l’exacerbation de la résistance de cette notion à la catégorisation. Quoique l’impressionnisme pictural soit aujourd’hui bien consensuel, l’impressionnisme littéraire se distingue par son originalité et offre la possibilité de dépasser par une approche transversale les catégories établies, justement, au XIXe siècle: romantisme, réalisme, symbolisme, etc. Manet n’a-t-il pas trouvé ses deux plus fervents défenseurs, Zola et Mallarmé, dans des aires bien distinctes de l’histoire littéraire? Au-delà des typologies préexistantes, il semble possible d’envisager sous un nouvel angle le rapport entre texte et image dont la fortune critique commence à s’essouffler un peu. De plus, lire cet ouvrage dans la perspective d’une historiographie de l’impressionnisme est aussi une piste intéressante qui semble suggérée par le choix de l’auteure d’évoquer de nombreux commentateurs critiques ayant abordé la question depuis le XIXe siècle (Gustave Kahn en 1917, Frederick Hemmings en 1958, Douglas Kimball en 1969, etc.) plutôt que de se limiter aux études les plus récentes. C’est donc enfin pour sa capacité à ouvrir des pistes nouvelles et originales que cet ouvrage mérite d’être lu.

Volume: 
43.1-2
Year:


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